1817, Cécité et Musique | Biographie


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Les prémices d’une éducation musicale pour les aveugles

Extrait de L’Enseignement musical et les musiciens à l’Institution des Jeunes Aveugles de Paris, à l’époque de Claude Montal (1800-1865), par Sébastien DurandEdition commémorative “Claude Montal, VIP-2015”, Paris

Il faut attendre le siècle des Lumières pour assister à la naissance des premières expériences d’éducation musicale collective à destination d’enfants aveugles issus de toutes les origines sociales. En effet, si l’histoire de la musique fournit plusieurs exemples de musiciens renommés atteints de cécité de l’Antiquité au Moyen Age et de la Renaissance à l’Age classique, ces derniers étaient généralement des sujets issus de familles aisées éduqués individuellement par un système de préceptorat. C’est d’ailleurs la rencontre avec une jeune virtuose du clavier issue de la haute bourgeoisie viennoise et formée par les meilleurs musiciens de la capitale autrichienne, Maria-Theresia von Paradis, qui allait conforter Valentin Haüy dans la viabilité de son projet pédagogique à destination des aveugles en 1784.

A cette époque, le premier instituteur des aveugles n’avait « d’abord regardé la Musique que comme un accessoire propre à […] délasser [les aveugles] de leurs travaux » 1, mais il avait rapidement compris que des prestations musicales permettraient d’attirer l’attention des bienfaiteurs au cours des exercices publics destinés à promouvoir son école et son système éducatif. Dès 1786, plusieurs élèves d’Haüy étaient déjà en mesure de se produire vocalement et instrumentalement devant la famille royale à Versailles, mais nous ne savons pas quelle pouvait être la qualité de cette prestation, réalisée par des musiciens débutants reproduisant fidèlement quelques phrases musicales rabâchées pendant plusieurs mois. En tout état de cause, nous ne pouvons parler ici d’une véritable éducation à la musique.

Malgré bien des vicissitudes au cours de la période révolutionnaire, puis sous le Consulat et l’Empire, la musique faisait toujours partie des activités pratiquées par les jeunes aveugles, notamment sous l’impulsion de Jean-François Galliod (1777-1846), maître de musique des jeunes aveugles, qui avait constitué un petit orchestre en apprenant chaque partie séparée aux musiciens par mémorisation.

Sous la Restauration, la nomination du docteur Sébastien Guillié à la tête de l’Institution Royale des Jeunes Aveugles permit à l’enseignement musical de prendre une place plus importante dans l’éducation des jeunes pensionnaires de l’Institution. Bon musicien, ce « despote épris de notoriété » 2 avait mis en place un enseignement musical plus soutenu en s’appuyant sur Jean-Hippolyte Isman (1790-1844), disciple de Galliod, et en ayant recours à des musiciens extérieurs à l’établissement qui acceptaient de donner bénévolement quelques leçons aux élèves. C’est dans ce contexte que Claude Montal devint pensionnaire dans les locaux de l’Institution de la rue Saint-Victor en 1817.

L’enseignement musical dispensé à l’élève Montal

Dans son Essai sur l’instruction des aveugles publié en 1817, Guillié prétend avoir permis à ses jeunes pensionnaires d’apprendre « les éléments de la musique, de la composition, etc., avec les méthodes du Conservatoire » 3. L’ambition affichée par le directeur semblait être un peu démesurée et l’apprentissage musical dispensé était certainement encore bien rudimentaire pour pouvoir se prévaloir d’utiliser les « méthodes du Conservatoire ». En effet, si les apprentis musiciens de la rue Saint-Victor pouvaient découvrir les principaux signes musicaux sur des planches de bois de grande taille sur lesquelles on avait fait graver « les figures des notes, des clefs, des silences et de tous les signes altératifs, avec quelques leçons qui servent d’exemples » 4, le travail musical proposé était encore très empirique : « […] il n’y était guère question de méthode, et […] loin qu’on y étudiât la composition, on n’y étudiait pas même les principes du solfège » 5.

Cette question de l’apprentissage du solfège ne sera structurée que bien des années plus tard : pendant longtemps, chaque professeur d’instrument fut chargé d’inculquer à ses élèves les bases du langage musical. C’est Marjolin (dès 1824), puis Claude Montal qui, devenu « répétiteur », allait mettre en place des classes de solfège à la demande du nouveau directeur Alexandre-René Pignier :

« Il étudia les ouvrages publiés sur la matière, il prit ensuite les avis de quelques professeurs du Conservatoire, et composa une méthode. Puis il réunit tous les élèves, et, après examen, il les divisa en trois ou quatre classes auxquelles il fit des leçons régulières » 6.

Comme beaucoup de ses condisciples, Montal avait été formé dès son admission à l’institution à plusieurs instruments afin de subvenir aux besoins de l’orchestre dirigé par Isman : le violon, le hautbois, et même la clarinette et le basson ! Isman, qui avait été recruté comme « Maître de musique » 7, était contrebassiste et flûtiste, ce qui devait lui permettre de donner des conseils pour la plupart des instruments de la famille des bois et des cordes frottées. Cette polyvalence instrumentale, destinée à combler les postes vacants dans la formation qui se produisait lors des exercices publics, était aussi de mise chez les professeurs :

« L’un des professeurs de l’Institution de Paris, M. Grosjean, enseigne la clarinette et la flûte, et remplit en même temps les fonctions de répétiteur de nos classes de hautbois, de cor, de basson, de trombone et de cornet ; il est en outre l’un des membres les plus actifs de notre orchestre » 8.

Toutefois, cette politique, qui allait encore perdurer pendant plusieurs décennies, ne permettait certainement pas encore de former des instrumentistes de premier plan, même si certains témoins portaient une oreille bienveillante aux prestations des jeunes aveugles :

« L’orchestre présentait, au contraire, sous le docteur Pignier, des phases plus ou moins brillantes suivant le nombre et la qualité des jeunes artistes qui sortaient de l’Institution pour aller occuper dans le monde des positions honorables pour eux et pour l’école qui les avait élevés. Malgré ces entraves indispensables […], l’orchestre des jeunes aveugles exécutait avec succès les symphonies de Beethoven, entre autre l’héroïque et celle en ut mineur. Paganini encouragea nos jeunes musiciens par ses applaudissements réitérés, et les journaux du temps faisaient des analyses flatteuses et motivées des concerts de l’Institution » 9.

Plusieurs professeurs du Conservatoire sont cités dans les Rapports sur l’état de l’Institution Royale des Jeunes Aveugles rédigés entre 1816 et 1821 (année du départ de Guillié). Parmi ceux-ci figurent les noms du violoncelliste Jean-Louis Duport, de Isaac-Franco Dacosta, clarinettiste à l’Opéra, de François-Antoine Habeneck, violoniste virtuose, professeur et chef d’orchestre au Conservatoire, ainsi que de François Perne, prédécesseur de Cherubini à la tête du Conservatoire. Comme on le voit, l’enseignement des instruments de l’orchestre était fortement soutenu par la direction de l’établissement, afin de permettre aux jeunes aveugles d’exécuter quelques morceaux en symphonie au cours des exercices publics. Toutefois, l’enseignement des instruments à clavier allait également prendre une place de choix dans le cursus musical des pensionnaires de l’école des aveugles sous le directorat de Guillié, avec l’enseignement du piano, puis celui de l’orgue sous l’impulsion de son successeur Pignier.

De nouvelles perspectives : l’étude des instruments à clavier

Il semble que ce soit à Guillié que l’on doive l’initiative de proposer l’étude du piano aux jeunes élèves de son établissement. Certains rapports attestent d’achats de plusieurs instruments sous son mandat de directeur (il est même fait mention de trois instruments offerts par ce dernier), et les noms de Jean-Louis puis Adolphe Adam, professeurs de piano au Conservatoire, figurent en bonne place dans la liste des artistes apportant leur contribution à l’enseignement musical à cette époque. Homme du monde, cultivé, Guillié était peut-être lui-même habile sur cet instrument. En proposant aux pensionnaires d’étudier le piano, le docteur Guillié avait aussi le projet de « donner aux aveugles des professions utiles » 10. C’est l’institutrice en chef, Zélie Cardeilhac, qui enseignait déjà le piano aux jeunes filles, qui fut chargée de faire étudier l’art du clavier et de donner quelques notions d’harmonie aux garçons. Claude Montal faisait peut-être partie de ses élèves 11 ? En tout cas, il reçut au cours de ses années d’étude à l’Institution une éducation pianistique assez rudimentaire qui lui permit toutefois, quelques années plus tard, d’enseigner le piano et, « sans avoir beaucoup d’exécution sur cet instrument, il fit de très bons élèves » 12 !

L’arrivée du docteur Pignier à la tête de l’Institution en 1821 allait contribuer à donner de nouvelles orientations bénéfiques à l’éducation des pensionnaires. Homme de foi, ancien médecin du séminaire Saint-Sulpice, il possédait de nombreuses relations dans le milieu ecclésiastique et eut l’idée de proposer l’étude de l’orgue aux jeunes aveugles, considérant que « l’étude des divers instruments serait néanmoins d’une utilité secondaire pour eux lorsqu’ils seront rentrés dans le monde, si elle ne leur servait de moyen pour arriver à toucher de l’orgue » 13. Pour mener à bien son projet, Pignier allait faire appel aux compétences de Guillaume Lasceux (1740-1831), organiste de Saint-Etienne-du-Mont, auquel devait succéder Jean Nicolas Marrigues (1757-1834) quelques années plus tard.

L’existence de cette classe d’orgue est attestée dès 1822. Claude Montal eut-il l’opportunité de profiter des leçons de l’organiste de Saint-Etienne-du-Mont ? Avant de prendre en charge la classe de solfège, on lui avait tout d’abord confié plusieurs classes d’enseignement général (grammaire, géographie, arithmétique, algèbre, géométrie) ainsi que celle de violon dès 1820. Cette charge de travail considérable, commune à tous les répétiteurs, lui permettait-elle de continuer à se perfectionner et à découvrir d’autres matières musicales ? Ce n’est pas impossible. Comme la plupart de ses collègues, il avait également été encouragé à aller écouter les prestations de quelques organistes parisiens réputés, ainsi que celles des élèves du Conservatoire (École Royale de Musique) :

« Pour hâter les progrès de nos élèves et leur faire connaitre de bons modèles tant pour l’exécution que pour la composition, nous avons soin de les envoyer dans les Églises entendre les meilleurs organistes ; ils assistent tous les ans aux concours de l’École Royale de musique ; enfin, nous avons obtenu qu’un certain nombre soit admis tous les Dimanches à la Chapelle du Roi : il en résulte que plusieurs d’entre-eux improvisent déjà sur l’orgue avec facilité »  14.

Dès 1822, plusieurs paroisses parisiennes furent en mesure de bénéficier des services des jeunes organistes aveugles (les Missions étrangères, Saint-Etienne-du-Mont, Saint-Nicolas-du-Chardonnet, Saint-Merry, Saint-Séverin …).

C’est aussi à cette époque que le docteur Pignier fit appel à Louisa Vander-Burch pour prendre en charge l’éducation pianistique des élèves. Veuve du peintre Édouard Vander-Burch, attaché à la maison des Bourbons, Louisa était la fille de Jean Bisch (1733-1824), professeur de musique réputé, doyen de la société académique des enfants d’Apollon 15. « Trop heureuse de contribuer un peu à l’œuvre de Louis neuf, de Vincent-de-Paule, et du courageux instituteur dont [les élèves et les professeurs de l’Institution] pleurent avec toute la France reconnaissante la perte rescente V : D’Hoüi [sic] » 16,  Madame Vander-Burch mit en place un enseignement structuré et progressif pour l’étude du piano, dont les principes sont réunis dans un ouvrage imprimé en relief à l’Institution en 1825 17.

Plusieurs musiciens particulièrement doués allaient dès lors se côtoyer rue Saint-Victor aux côtés du futur facteur de pianos.

Sébastien Durand, Musicologue spécialisé dans l’étude du rapport entre musique et cécité

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l'Institution royale des aveugles en 1817

L’Institution royale des aveugles en 1817
Ancien séminaire Saint-Firmin
66 & 68 rue Saint-Victor, Paris, XIIe arr.

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1. Valentin Haüy, Essai sur l’éducation des aveugles, Paris, 1786, p. 83.
2. Cf. Zina Weygand, Vivre sans voir, Paris, éditions CREAPHIS, 2003, p. 317.
3. Sébastien Guillié, Essai sur l’instruction des aveugles, ou exposé analytique des procédés employés pour les instruire, Paris, imprimé par les aveugles, 1817, p. 165.
4. S. Guillié, op. cit., pp. 165-166.
5.Joseph Guadet, Institution Impériale des Jeunes Aveugles de Paris, extrait du Tableau de Paris, Versailles, Beau jeune imprimeur, 1855, p. 16.
6. Joseph Guadet, Notice biographique sur Claude Montal, facteur de pianos à Paris, Paris, imprimerie de Fain et Thunot, 1845, p. 8. Contrairement à ce que laisse supposer Guadet, c’est bien Marjolin qui avait mis en place cette classe (cf. A.-R. Pignier, Essai historique […], p. 140).
7.Règlement pour l’Institution Royale des Jeunes Aveugles arrêté le 18 octobre 1815, art. 12, Manuscrit, Archives de l’I.N.J.A. Soulignons que Isman disposait seulement d’un « point de vue » qui ne lui permettait de déchiffrer qu’avec difficulté les partitions.
8. Joseph Guadet, Les Aveugles musiciens, Paris, imprimerie de Fain et Thunot, 1846, pp. 6-7.
9. Louis Braille, Remarques et observations critiques sur l’ouvrage de M. Guadet, manuscrit, mars 1851, archives de l’I.N.J.A. La visite de Paganini à l’Institution avait probablement eu lieu à la fin de l’année 1832. Ce dernier était établi dans la capitale française depuis son retour d’Angleterre à la fin du mois de septembre, avant de retourner à Londres au début du mois d’avril de l’année suivante. Cf. l’ouvrage d’Edward Neill, Nicolo Paganini, Paris, Fayard, 1991, pp. 247-254. Dans son Rapport du 31 mai 1833 (manuscrit, archives de l’I.N.J.A.), le docteur Pignier mentionne également cet événement en précisant que le violoniste virtuose lui aurait confié que « ce qu’il avait vu de plus extraordinaire dans ses voyages était [son] Institution ».
10. S. Guillié, Essai sur l’instruction des aveugles, p. 169.
11. Dans une lettre manuscrite à Joseph Guadet datée du 15 juillet 1861 (Bibliothèque Patrimoniale Valentin Haüy), cette dernière cite seulement Dupuis, Moncouteau et Plismy. Guillié, dans son Essai sur l’instruction des aveugles, précise que Zélie Cardeilhac enseignait également la harpe aux garçons. L’Institutrice en chef revendiquait la réussite de plusieurs anciennes élèves, dont Sophie Osmont, et elle estimait également, en toute immodestie, avoir donné à « [son] arrivée à l’Institution une impulsion extraordinaire à la musique » (id.). En avait-elle réellement les capacités ? Entrée en fonctions chez les jeunes aveugles à l’âge de 16 ans, elle avait été formée par son père, « maître de chœur d’une cathédrale de province », qui lui « laissait, dès l’âge de dix ans le soin de donner chaque jour leçon de solfège à 15 enfants de chœur, et de leur enseigner, ainsi qu’aux chantres et aux musiciens de l’église, les messes et les motets en musique qu’on exécutait aux fêtes de l’année » (ibid.). Dans ce même document, Mme Lagrange-Cardeilhac affirme avoir « amené à l’Institution Adolphe Adam, mon ami, fils de mon professeur ». Elle aurait donc suivi la classe de piano de Jean-Louis Adam (au Conservatoire ?), avant sa prise de fonction à l’Institution.
12. Joseph Guadet, Notice biographique […], p. 6.
13. Alexandre-René Pignier, Rapport fait par le Directeur de l’Institution Royale des Jeunes Aveugles le 7 mars 1825, manuscrit, archives de l’I.N.J.A., pp. 19-20.
14. A.-R. Pignier, op. cit., p. 20.
15. Dans la Biographie d’un homme de lettres (Saint-Etienne, imp. Théolier, 1863, pp. 3-4) consacrée à son père, l’auteur de pièces à succès Émile Vander-Burch (1794-1862), Charles Vander-Burch décrit sa grand-mère en ces termes : « Mademoiselle Bisch était une femme de mérite, de talent et d’esprit, son cœur était généreux et bon, elle était belle, d’un naturel charmant et d’un esprit enchanteur ; elle joignait à cela une grande éducation. (…) Sa résignation, son indulgence pour tous (si rare chez une femme qui a souffert de tout) la faisaient remarquer comme un modèle rare parmi les femmes de son époque ».
16. L. Ve Vander-Burch née Bisch, lettre « à Monsieur Pignier, Directeur actuel de l’institution des jeunes aveugles », manuscrit, archives de l’I.N.J.A., slnd (la partition autographe de l’Hommage rendu à la mémoire de Valentin Hoüy [sic], Instituteur des jeunes aveugles, Dédié à ses interessans Elèves pour être exécuté en leur chapelle après la messe de Requiem qui est jointe à cette lettre est datée de 1822).
17.Nouvelle Méthode Musicale en Relief à l’usage des Aveugles les mettant à même de se passer des clair-voyans par Madame Vander-Burch, Professeur de Musique, Paris, Institution Royale des Jeunes Aveugles, 1825. Gabriel Gauthier lui dédiera sa première œuvre éditée : Air varié pour le forte-piano dédié à Mme Vanderburch, son professeur, composé par Gab. Gauthier, élève de l’Institution Royale des Jeunes Aveugles, opus 1er, Paris, Lemoine, s.d.

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