1833-1836, du premier cours d’accord à la notoriété | Biographie


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1833, le premier cours public sur l’accord du piano

Fort du succès rencontré dans l’accordage des instruments auprès des professeurs et élèves du conservatoire de musique 1, et impatient de montrer au plus grand nombre ses compétences de pédagogue, Claude Montal se propose d’ouvrir et d’animer personnellement un cours public sur l’accord du piano.

L’éloquence et la parfaite maîtrise de l’ancien répétiteur n’auront aucune peine à balayer les tristes préjugés dont souffraient alors les aveugles.

Journal "Le Constitutionnel", 9 mars 1833

Journal “Le Constitutionnel”, 9 mars 1833

De nombreux articles de journaux annoncent à Paris la création du premier cours public du genre : La Gazette des Théâtres (31 janvier), La France Nouvelle : Nouveau Journal de Paris et des Départements (1 février), La Revue musicale (9 février), Le journal des débats (5 mars), La France Nouvelle : Nouveau Journal de Paris et des Départements (8 mars), La Gazette de France (9 mars), Le Constitutionnel (9 mars). On peut lire :

[…] Un cours d’accord de pianos doit s’ouvrir prochainement dans les salons du facteur distingué Wetzel, rue des Petits-Augustins n° 9, ci-devant quai Malaquais, n° 15.

[…] La science d’accorder les pianos est restée jusqu’ici, on ne sait trop pourquoi le domaine exclusif d’un certain nombre de personnes connues sous le nom d’accordeurs, tandis que les autres instrumens sont accordés par ceux qui en jouent ; or, à la campagne, ou même à la ville, a-t-on toujours à sa disposition un secours étranger ? Qu’une société se réunisse pour danser, qu’un concert de famille s’organise, faudra-t-il attendre l’arrivée de l’accordeur, ou si on ne le trouve pas, renoncer au plaisir que l’on s’était promit?

Voilà pour les résultats que doit donner le cours, mais l’enseignement même dont il se composera ne saurait manquer d’être très profitable aux auditeurs. Aussi raisonné que pratique il les initiera à la science la plus intime du tempérament et ne sera pas, comme on pourrait le supposer, une étude sèche et machinale.

Faut-il le dire, les accordeurs de profession eux-mêmes, dont la plupart n’opèrent que d’après une heureuse organisation musicale et une longue habitude, pourront désormais asseoir leur pratique sur une méthode suivie et raisonnée.

[…] Nous indiquerons plus tard l’époque de l’ouverture de ce cours et les conditions; nous ajouterons seulement qu’il sera fait par un professeur de musique, M. Montal, ancien répétiteur à l’institution des jeunes aveugles, accordeur de pianos de plusieurs établissemens et MM. Adam, Zimmermann, Laurent et Gobelin, professeurs au Conservatoire de musique, et de MM. H. P. Schomk, F. Hiller.

Ce qui augmentera l’intérêt, sans diminuer la confiance après les noms que nous avons cités, c’est que ce professeur est aveugle dès sa plus tendre enfance.

[…] Le 11 mars courant, il sera ouvert chez M. Wetzels, facteur de piano, rue des Petits Angustins, n° 9, par M. Montal, un cours d’accord de piano en 25 leçons, d’après une méthode sûre et facile.

On se procure des cartes chez M. Wetzels, chez le professeur, rue Poupée, n° 16 et au Conservatoire de musique.
Gazette des théâtres : journal des comédiens, 31 janvier 1833

Le succès de ce cours confortera le Professeur Montal dans sa volonté déjà affichée de diffuser largement sa méthode et sa technique, jugées nouvelles, rigoureuses et efficaces ! Il les exposera dès l’année suivante dans un abrégé de son futur ouvrage de référence, publié non sans difficultés 2

C’est aussi dès cette époque que les activités d’entretien et de réparation de pianos s’agrégèrent naturellement aux compétences de l’accordeur Montal :

[…] De cette manière, une grande quantité de pianos de toutes espèces lui passèrent par les mains: il eut l’occasion de se familiariser avec les divers mécanismes, soit français, anglais ou allemands, et d’en examiner tous les détails, ce qu’il fit avec une adresse étonnante ; car à le voir démonter un instrument, prendre et remettre les moindres pièces, on ne se doutait guère d’avoir devant soi un homme privé de l’organe qu’on dirait indispensable à cette sorte de travail. Ce n’est, du reste, qu’un exemple de plus à citer dans l’histoire des aveugles qui se sont distingués par une merveilleuse habileté. […]
Revue et Gazette musicale de Paris du 1er août 1839

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1834, première publication « l’Abrégé de l’art d’accorder soi-même son piano… »

Montal travaillait alors depuis bientôt dix ans sur l’accord des instruments. Sa méthode mise au point depuis si longtemps venait d’être éprouvée pour la première fois lors du « Premier cours public d’accord » donné à Paris – 25 leçons à raison de 3 par semaine. Cette expérience toute exceptionnelle aura sûrement contribué à la qualité rédactionnelle de son ouvrage ; une référence du genre.

8ème Exposition de l’industrie - Place de la Concorde « Batimens de l’Exposition en 1834. Obélisque de Luqsor »

8 ème Exposition de l’industrie de Paris – Place de la Concorde
« Batimens de l’Exposition en 1834. Obélisque de Luqsor »

Celui-ci sera présenté sous la forme d’un opuscule de 28 pages et 4 planches de portées, intitulé « Abrégé 3 de l’art d’accorder soi-même son piano, déduit des principes rigoureux de l’acoustique et de l’harmonie ; ouvrage utile à toutes les personnes qui s’occupent de musique et principalement à celle qui passent une partie de la belle saison à la campagne… », et publié dès avril, en vue d’une large diffusion au cours de la « 8ème Exposition de l’Industrie à Paris ». Celle-ci recevra 2447 exposants et se tiendra du 1er mai au 29 juin sur la Place de la Concorde.

1ère page de l'Abrégé de l'Art d'accorder soi-même son piano, 1834

Abrégé de l’Art d’accorder soi-même son piano, 1834

[…] Voici une publication nouvelle qui intéresse toutes les personnes qui s’occupent de musique. M. C. Montal, ancien répétiteur à l’Institution des Jeunes Aveugles, paraît avoir résolu un problème dont la solution a été vainement tentée à différentes époques : celui de faire en sorte que chacun puisse soi-même, facilement, sûrement et sans aucun secours étranger accorder son piano, avantage précieux, surtout à la campagne.

M. Montal a renfermé dans un petit ouvrage, dont le titre est L’art d’accorder soi-même son piano, etc., les véritables moyens d’atteindre ce but. Un tel ouvrage à notre époque, est indispensable, et doit faire partie de toute bibliothèque musicale bien choisie.

Les personnes qui voudraient en prendre connaissance le trouveront sur les pianos de M. Rogez, à l’exposition des produits de l’industrie, 4e pavillon, n°168, et dans ses magasins, rue de Seine-Saint-Germain, n° 52; chez Meissonnier, marchand de musique, rue Dauphine, n° 22; et chez l’auteur, rue Poupée, n° 11.
Le Ménestrel : journal de musique du 8 juin 1834

Le succès rencontré lors de la vente de l’opuscule fut à la hauteur de l’espérance de l’auteur 4… Les encouragements sont tels que Montal ne cessera de développer ses idées novatrices non seulement sur l’accord, mais aussi sur la fabrication des pianos et leurs perfectionnements !

L’atelier du 11 de la rue Poupée entretient, répare et construit aussi de nouveaux instruments…

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1835, deux enjeux : l’Accord et la Facture

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Édition de Schott’s Söhnen, 1835

Alors que de nombreuses activités s’organisaient et s’intensifiaient toujours autour de l’accord des pianos, le Professeur Montal revêt de plus en plus souvent l’habit et l’esprit du facteur, position indispensable à l’achèvement de son futur ouvrage de référence, un nouveau traité destiné à « l’accord et l’entretien de son piano ».

Dans le même temps, l’éditeur allemand B. Schott’s Söhnen, établi à Mayence, vient de publier la traduction de son Abrégé : Kurz gefasste Anweisung, das Piano Forte selbst stimmen zu lernen. Auf strengen Regeln der Akustik und der Harmonie gegründet. Nützliches Werkchen für alle Personen, welche sich mit Musik beschäftigen, und besonders für diejenigen, welche einen Theil des Jahres auf dem Lande zubringen. Von C. MONTAL, ehemaligen Repetent des Blindeninstituts, und Klavier-stimmer des berühmtesten Professoren des Pariser Conservatoriums.

Opuscule de 20 pages et 4 planches.
Édition Schott’s Söhnen, Mayence, Allemagne, 1835. Preis 36 kr.

Cette publication outre-Rhin atteste de l’intérêt porté à « l’Abrégé » (tout particulièrement les cinq premiers articles de la méthode, qui concernent l’accord) et accroît de façon significative la notoriété de l’auteur.

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1836, publication de son Traité sur l’Accord, établissement d’un nouvel atelier rue Dauphine, création de la Classe d’Accord-Facture à l’Institution royale des Jeunes Aveugles et fondation d’une famille !

Une des plus grands bouleversements dans la vie professionnelle de Montal est assurément la publication de son Traité sur l’Accord des pianos, L’Art d’accorder soi-même son piano, d’après une méthode sure, simple et facile, déduite des principes exacts de l’acoustique et de l’harmonie ; contenant en outre, les moyens de conserver cet instrument, l’exposé de ses qualités, la manière de réparer les accidents qui surviennent à son mécanisme ; un traité d’acoustique, et l’histoire du piano et des instruments à clavier qui l’ont précédé, depuis le Moyen-Âge jusqu’en 1834 5 qu’il achève et publie en 1836. Il le dédie à Camille Pleyel.

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Publicité du 19 mai 1836 – Journal des débats

Les six articles de l’Abrégé ont évolué en une longue série de vingt, augmentant considérablement les descriptions et les explications (la presse évoquera une curiosité : Le Ménestrel du 7 août). Deux tableaux de la « Partition » et sa « Contrepartition » (en la) concluent l’importante partie relative à l’Accord. On y trouvera également tous les renseignements utiles à la connaissance et l’entretien des différents types de pianos et leur histoire. Le Traité d’acoustique illustre le niveau de connaissance et d’exigence de Montal dans le domaine de l’acoustique musicale.

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Page de titre de l’édition, 1836

L’ouvrage sera primé par la Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale (1839, rapport de Francœur), la Société Libre des Beaux-Arts (1840-41, rapport de Bienaimé). Il connaîtra au cours du siècle de vrais retentissements.

Rapidement disponible partout en France, il se révélera dès 1836 un levier financier 6 conséquent pour le devenir de l’homme et de son entreprise. L’atelier déménagera d’ailleurs cette même année rue Dauphine, au n°36. Si la fabrique 7 du 11 de la rue Poupée fournissait déjà des pianos pont, pianinos et pianos droits… Celle qui allait lui succéder rue Dauphine produirait des instruments à une plus grande échelle et surtout, à l’instar des plus grandes manufactures, des pianos de tous types : carrés, pianinos, droits, grands cabinets et à queue. Montal savait aussi s’entourer d’excellents ouvriers, dont le nombre ne cessera dès lors de croître…

Après une incontestable réussite dans l’accord, voilà donc Claude Montal, facteur de pianos !

Si les ateliers de Camille Pleyel et Pierre Érard produisent respectivement 770 et 250 pianos par an, seulement une centaine environ d’instruments sont fabriqués par les ateliers Montal entre 1833 et 1836. Conscient de l’importante concurrence 8 et de la place qui est la sienne, Montal, toujours profondément attaché à l’esprit des « Beaux-Arts Industriels », s’orientera vers une production de qualité animée 9 par l’innovation et l’esthétique (recherche de la stabilité de l’accord 10, la puissance sonore 11, l’homogénéité du timbre 12 et enfin un soin tout particulier apporté à l’ébénisterie 13). Il ne préférera jamais la production en grand nombre…

Au cours de cette année 1836, la première 14 classe d’Accord-Facture sera créée à l’Institution royale des Jeunes Aveugles 15 ! Son camarade d’école, Moulin 16, aussi son successeur en qualité de « Répétiteur de Solfège » en sera le premier professeur. La technique d’accord selon la méthode Montal y est désormais enseignée. Celui-ci deviendra donc un exemple à suivre ; son succès parisien dans l’Accord du piano allait inévitablement profité à tous ses compagnons d’infortune formés par l’institution. Un nouveau métier pour les aveugles naissait !

Enfin, et pour conclure sur cette année 1836 particulièrement riche en grands événements, Claude Montal, le « Facteur & Accordeur » 17, fonda sa propre famille en épousant le 19 mai, Astasie Françoise Denis, dite Flaissières, institutrice à Paris. Cette union leur donnera peu d’années plus tard deux filles 18, Pauline (1838) et [Marie] Clémentine (1842).

Jacques Bonnaure, professeur de lettres
Thierry Géroux, directeur de la commémoration nationale “Claude Montal, VIP-2015”

 

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1. cf. 1831-1832, les premières reconnaissances.
2. Depuis longtemps Montal s’était forgé une solide expérience de la pratique en avançant au premier plan ses résultats sur la justesse de sa méthode d’accord bien sûr mais aussi la stabilité de l’accord obtenu. Comme il le démontrera plus tard, dans son argumentation sur la conception de son système de « contre-tirage » (1844), ou dans sa lutte constante pour une unique « hauteur du diapason » (1855), Montal est absolument convaincu qu’en musique : la qualité des réglages ou des produits est intimement liée à leur stabilité et leur robustesse.
Cette double logique guidera la conception de sa méthode d’accordage (partition réalisée par quintes descendantes) et lui permettra d’imposer ses arguments lors d’un violent conflit, une affaire de plagiat, qui l’opposera à l’un de ses élèves voyant, Giorgio Armellino dénommé « Giorgio di Roma ».
3. Le pédagogue Montal projetait vraisemblablement dès cette époque l’écriture d’un « Traité complet » sur l’accord et l’entretien du Piano.
4. Sur la page de titre de l’ouvrage : « Par C. MONTAL , Ancien répétiteur de l’Institut des Jeunes Aveugles, fondateur des Cours d’accord, et accordeur des Professeurs de Piano les plus célèbres du Conservatoire ».
5. La page de titre ne présente pas la mention « […] et la manière d’enseigner l’accord aux aveugles, […] », qui figurera plus tard dans les éditions de 1838 et 1865, respectivement appelées 2ème et 3ème édition.
6. L’article 4 du contrat de mariage évalue « le stock des deux éditions de 1834 et 1836 » à 6000 francs.
7. L’article 4 du contrat de mariage évalue « le magasin de pianos, les marchandises qu’il contient et les loyers des pianos » à 18.000 francs.
8. Le nombre de facteurs de pianos établis à Paris était d’environ 115. L’ensemble des autres départements en possédait un peu plus.
9. Brevets de Montal : Transposition, Double échappement pour pianos droit et à queue, Table renversée, Contre-tirage, etc. (cf. « 1839-1862, les innovations »).
10. Sillet, Barrage, Contre-tirage. (cf. Édition commémorative)
11. Forte-piano disposant de 4 cordes pour les dessus.
12. Étude des cordes et des garnitures pour les marteaux. Pour les cordes filées (point de soudure entre « trait de cuivre et âme d’acier »).
13. Montal sera un fidèle adepte des « Beaux-Arts industriels ».
14. Elle sera suivie d’autres créations, en France, au Brésil, au Canada, États-Unis d’Amérique, etc.
15. Cette classe existe encore de nos jours. Après une année préparatoire (sélection), les jeunes déficients visuels y poursuivent leur scolarité durant trois ans. (cf. Institut National des Jeunes Aveugles).
16. Augustin Moulin, né aveugle à Sotteville près de Rouen, en 1804, montra dès son enfance les dispositions les plus heureuses. Envoyé à l’école chez un ancien religieux, à l’âge de sept ans, il apprit la lecture sans connaître la forme des lettres, c’est-à-dire par une sorte de décomposition du langage, puis devenu le répétiteur de la classe composée de dix à douze enfans, il imagina un procédé ingenieux pour pouvoir apprendre à lire aux plus petits. Admis à l’Institution royale des Jeunes Aveugles en 1819, il y fit des progrès rapides dans les trois branches de l’instruction ; et plus tard, nommé professeur, il inventa diverses machines pour perfectionner les travaux manuels ; en 1830, il remplaça M. Montal pour l’accord et la réparation des pianos et de l’orgue de la chapelle, dont il resta chargé jusqu’en 1842. Il est auteur d’un Traité de l’accord du piano et de la harpe, imprimé en relief en 1839, qui n’est pas sans mérite, mais que la méthode de M. Montal a dû faire mettre à l’écart.
Extrait “Des Aveugles, considérations sur leur état physique, moral et intellectuel…”, Pierre-Armand Dufau, 1850, Imprimerie Jules-Renouard et Cie, Paris.
17. « Facteur & Accordeur » sont les deux professions précisées par Montal dans son contrat de mariage, en mai 1836.
18. Pauline et Clémentine deviendront toutes deux professeur de piano. En demeurant toujours aux cotés de leurs parents, elles participeront plus tard à la tenue de l’entreprise familiale.

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